L'Isle-Verte, le mercrdi 9 avril 2003

Un drone passe.

Dans le ciel noir de Bagdad endormie, en répit, un drone passe, glisse en silence dans l'air frais. L'oiseau mécanique survole les maisons, les immeubles, les fumées de la veille, il scrute de ses yeux de métal comme un corbeau qui chasse et prépare l'attaque. Avant d'entrer, on frappe. Les murs tremblent, vrombissent d'explosions chirurgicales massives. Les Américains déploient le tapis rouge pour les troupes, un tapis de bombe. On appelle ça, "sécuriser la zone". Puis les hommes déferlent comme une marée noire de jeunes coqs surentraînés, surarmés, sûr de leur droit et de leur force. Ils se répandent comme le virus d'une grippe asiatique, assoiffés de sang, de vengeance. Ils poursuivent un fantôme et en laisse en chemin. Une armée de morts les précède, les pousse dans le dos, leur hurle de tirer, de crier plus fort. Ils ont peur. La guerre, c'est pas du cinéma, c'est chaud, ça palpite comme le sang giclant d'une carotide tranchée. Et les fantômes ne s'attrapent pas, les vengeances n'apaisent pas les douleurs. Les Américains ont été frappés en sommeil, deux avions dans deux tours bondées, 3000 morts, pas de coupable. On parle d'Oussama, un grand barbu enturbanné vivant dans l'Est, comme le personnage d'une légende, le méchant de l'histoire, mais on ne le trouve pas. Est-il mort déjà ? Qu'à cela ne tienne, on en trouvera un autre, une tête de Turc. Saddam fera l'affaire, the show must go on. Et on invente n'importe quoi, on invoque n'importe quelle excuse, justification. Ils possèderaient des armes de destruction massive comme les Français. Ils ont abrité des terroristes comme la Floride. Ils ne sont pas démocrates, ni républicains, comme la plupart du monde. Ça ressemble aux colères de Hulk, le géant vert, toujours justes, elles sont destructives, et, à la fin, le gentil monstre croit en dieu et regrette son geste en reprenant ses proportions, mais le poison est en lui, la force est avec lui. Quand ils auront détruit les palais de Saddam, qu'ils auront piétiné son corps dans l'allégresse, bu dans ses verres et vider ses réserves, quand ils auront trouvé ses bombes made in US, ils vont finir par se calmer, laver le sang et regarder leur mains. Cela leur suffira-t-il ? Pleureront-ils enfin leurs morts au lieu de s'en servir ? Mais les fantômes ne meurent pas, ils roderont toujours au-dessus des maisons comme un drone silencieux. Une nuit de septembre, dans dix ans, ils frapperont encore l'Amérique endormie.