Dans le ciel
noir de Bagdad endormie, en répit, un drone passe, glisse en
silence dans l'air frais. L'oiseau mécanique survole les maisons,
les immeubles, les fumées de la veille, il scrute de ses yeux
de métal comme un corbeau qui chasse et prépare l'attaque.
Avant d'entrer, on frappe. Les murs tremblent, vrombissent d'explosions
chirurgicales massives. Les Américains déploient le
tapis rouge pour les troupes, un tapis de bombe. On appelle ça,
"sécuriser la zone". Puis les hommes déferlent comme
une marée noire de jeunes coqs surentraînés, surarmés,
sûr de leur droit et de leur force. Ils se répandent
comme le virus d'une grippe asiatique, assoiffés de sang, de
vengeance. Ils poursuivent un fantôme et en laisse en chemin.
Une armée de morts les précède, les pousse dans
le dos, leur hurle de tirer, de crier plus fort. Ils ont peur. La
guerre, c'est pas du cinéma, c'est chaud, ça palpite
comme le sang giclant d'une carotide tranchée. Et les fantômes
ne s'attrapent pas, les vengeances n'apaisent pas les douleurs. Les
Américains ont été frappés en sommeil,
deux avions dans deux tours bondées, 3000 morts, pas de coupable.
On parle d'Oussama, un grand barbu enturbanné vivant dans l'Est,
comme le personnage d'une légende, le méchant de l'histoire,
mais on ne le trouve pas. Est-il mort déjà ? Qu'à
cela ne tienne, on en trouvera un autre, une tête de Turc. Saddam
fera l'affaire, the show must go on. Et on invente n'importe quoi,
on invoque n'importe quelle excuse, justification. Ils possèderaient
des armes de destruction massive comme les Français. Ils ont
abrité des terroristes comme la Floride. Ils ne sont pas démocrates,
ni républicains, comme la plupart du monde. Ça ressemble
aux colères de Hulk, le géant vert, toujours justes,
elles sont destructives, et, à la fin, le gentil monstre croit
en dieu et regrette son geste en reprenant ses proportions, mais le
poison est en lui, la force est avec lui. Quand ils auront détruit
les palais de Saddam, qu'ils auront piétiné son corps
dans l'allégresse, bu dans ses verres et vider ses réserves,
quand ils auront trouvé ses bombes made in US, ils vont finir
par se calmer, laver le sang et regarder leur mains. Cela leur suffira-t-il ?
Pleureront-ils enfin leurs morts au lieu de s'en servir ? Mais
les fantômes ne meurent pas, ils roderont toujours au-dessus
des maisons comme un drone silencieux. Une nuit de septembre, dans
dix ans, ils frapperont encore l'Amérique endormie.