Langues et identité
Au moment où nous prenons connaissance de l’étude du démographe québécois de l’INRS, Marc Termote, voulant que la part du groupe francophone diminue au Québec tout au long de la période de prévision (de 1996 à 2021), et que la baisse du poids francophone présente une tendance chez les francophones de l’Île-de-Montréal, il est de notre devoir de nous questionner sur ce qui motive notre revue à proposer un contenu bilingue dans un tel contexte, soit depuis juin 2007.
« Parler bilingue »1
Nous avons toujours considéré qu’il fallait défendre la langue française dans nos pages et que l’espace pris par la langue anglaise devait y être minoritaire. Aussi, notre ouverture à de nouveaux marchés, depuis janvier 2000, prenait le parti d’une Europe de l’Ouest francophone, plutôt que d’une Amérique du Nord anglophone. Nous avons toujours pensé que le monde regorge de revues d’art anglophones et qu’il est de notre obligation de proposer une revue dont la spécificité linguistique, sur le plan international, est d’abord le français et ce, même si la taille de notre marché doit en pâtir. Après tout, cette façon d’envisager le monde propre à un Québec responsable et fier nous incombait, étant persuadés que nous recelions certes d’autres particularités qu’une langue anglaise dite universelle que tous parlent et comprennent.
Comme je l’ai souvent écrit, notre mandat premier demeure la mise en valeur d’une critique et d’une écriture sur l’art actuel qui questionnent l’œuvre d’art ainsi que diverses attitudes, dans un contexte international et avant tout québécois. Depuis que nous avons conféré un caractère bilingue à notre revue, différents défis nous ont incités à définir une manière propre à ETC de se présenter comme telle. Publier en anglais, proposer des traductions, constituent un plaisir pour toute personne qui apprécie les langues et l’écriture. Et pour quiconque espère toucher davantage de lecteurs. Toutefois, je ne pensais pas qu’un jour viendrait où je devrais justifier à fond la notion de bilinguisme adoptée par ETC qui, apparemment, diffère sur ce point des autres revues d’art québécoises. Formellement, à ETC, seuls les articles du dossier thématique sont traduits, qu’ils soient en français ou en anglais, et ils sont publiés « en bloc », sans documentation visuelle, à la suite du dossier2. Pour l’aspect visuel et photographique de chaque article de cette section, nous invitons le lecteur à se référer au texte publié dans sa langue d’origine, qui figure dans le dossier. Ceci dénote que dans notre maison à prédominance francophone, nous invitons nos amis anglophones, auteurs et lecteurs, à nous rencontrer, mais que nous n’avons pas l’intention de modifier entièrement, ni de mettre sens dessus dessous notre mission d’être et d’éditer en privilégiant le texte français et l’apport d’une documentation visuelle riche et fouillée. Cette notion d’« accommodement » a tout de la raison et implique que nous ne chambarderons pas notre travail courant, sous prétexte d’une « cohabitation » textuelle. Nous souhaitons et devons conserver notre identité francophone et ses usages, ainsi que son esprit d’ouverture face au fait anglais et à d’autres cultures. Cette tendance à accepter le mélange des genres est ce qui fait notre identité, sans ébranler nos assises. D’ailleurs, les autres sections de la revue (Entrevue, Actualités/Expositions et autres) offrent toujours des textes de langue anglaise, mais sans l’apport de traduction, ce qui est une autre des particularités de la revue.
Le fait de diviser chaque page en deux nécessite, en ce qui nous concerne, un tel effort d’édition et de philosophie, qui va aussi au-delà de nos moyens financiers, qu’en contrepartie, il ne nous est impossible d’accepter de diminuer le nombre d’articles et de documents visuels, sous prétexte que l’anglais requerrait aussi son espace égal au français parmi nos pages. Oui, il y a au moins deux sortes de bilinguismes. L’un est d’asservissement et l’autre de respect de soi.
Isabelle Lelarge
notes
1 En référence à une expression du cinéaste québécois Pierre Falardeau.
2 Veuillez noter que ce no 81, ainsi que le prochain, qui paraîtra en juin 2008, proposent exceptionnellement une présentation très différente de celle décrite dans ce texte (qui est celle que nous utilisons en règle générale). Le dossier « Identités/Identities » offre dix-neuf œuvres portant expressément sur ce thème, ce qui est l’occasion de mettre l’accent sur l’aspect visuel. Les courts textes explicatifs des artistes sont publiés ensemble en français et en anglais, à la suite de la section des contenus visuels, laquelle s’apparente à un portfolio, pourrait-on dire.